Quelle est la caractéristique de la société Easter-eggs ? Plus
précisement, comment définir l’originalité, ce qui différencie
l’entreprise Easter-eggs des autres entreprises ? A cette
question, nous pouvons répondre en deux temps.
Le premier trait caractéristique d’Easter-eggs est son « projet
technologique ». Ce projet consiste en l’utilisation et la
promotion des logiciels libres. Tous nos développements ont lieu
sur le système d’exploitation GNU/Linux, toutes nos offres
clés en main concernent des machines équipées de ce système
d’exploitation, et plus particulièrement de sa variante
Debian. L’utilisation et la promotion des logiciels libres est un
projet technologique qui distingue Easter-eggs de la vaste
majorité des sociétés de services en informatique, mais qui ne
suffit pas à en faire une entreprise originale. Il existe de
nombreuses SSII qui utilisent les mêmes technologies. On
appelle ces sociétés des SSLL (« sociétés de services en
logiciels libres »). Le trait caractéristique d’Easter-eggs n’est
donc pas dans son projet technologique, mais dans son projet
social.
Le projet social d’Easter-eggs concerne le mode de fonctionnement
de l’entreprise. Celle-ci est entièrement contrôlée par ses
salariés, par l’intermédiaire de l’association Easter-eggs.org. Pour
exprimer la même idée autrement, les salariés d’Easter-eggs
prennent eux même toutes les décisions importantes concernant la vie de
l’entreprise, de façon démocratique. Lorsqu’il est écrit de
façon démocratique, il ne s’agit pas d’une illusion mensongère
du type « démocratie des actionnaires » dans laquelle le nombre de
voix est proportionnel au nombre d’actions. Il s’agit d’une
réelle démocratie dans laquelle tous les salariés sont égaux et
possèdent le même nombre de voix pour décider de la destinée de
l’entreprise : une seule. Cette égalité se retrouve naturellement
dans la répartition des salaires : tous les salariés reçoivent
le même salaire.
Ainsi défini, le projet Easter-eggs ressemble à une belle utopie,
et fera sans doute sourire tous les sinistres cyniques, qui se
plaisent à ne croire en rien, et surtout pas aux projets dans
lesquels l’homme doit se comporter autrement qu’en loup
libéral. Il est donc nécessaire de réfléchir à un ensemble de
critères pour juger de la réussite d’Easter-eggs.
Dans une entreprise plus classique, le succès d’une entreprise se
mesure à la croissance de son chiffre d’affaire, à son bénéfice,
et aux dividendes reversés aux actionnaires. Le cas d’Easter-eggs
ne doit certainement pas être approché de cette façon, et la
mesure de la richesse de l’entreprise ne peut pas se limiter à la
mesure d’une richesse bancaire. Le même propos pourrait
d’ailleurs être étendu aux autres entreprises, voire à un pays
tout entier. Au moment où l’état se pose lui même la question
d’une nouvelle façon de mesure le progrès et la
richesse,
autrement que par les chiffres de la croissance, Easter-eggs doit
aussi, à son échelle, éviter l’erreur de croire que son succès se
mesurera à la croissance de son chiffre d’affaire, et au nombre
de ses salariés. Le bénéfice de l’entreprise importe peu, pourvu
que l’entreprise ne perde pas d’argent, et qu’elle soit pérenne.
Idéalement, le succès d’une entreprise devrait se mesurer au bien
être de ses salariés. Easter-eggs ne doit pas perdre ce point de
vue, et avec son mode de fonctionnement, on peut considérer que cet
objectif ne sera pas trop oublié. Il reste donc un autre objectif à
Easter-eggs, celui de « la promotion, la défense, le développement
et la création de logiciels libres et plus généralement de toutes
données numériques, informations ou connaissances à caractère
libre ou gratuit. » [1].
Easter-eggs existe depuis quatre ans. L’entreprise emploie à
l’heure actuelle (août 2001) quinze personnes, et est sur le
point d’en embaucher deux à la rentrée. Le chiffre d’affaire est
de plus de deux millions et demi de francs hors taxe sur les six
premiers mois de l’année. L’entreprise a produit quelques
programmes sous licence GPL qu’elle n’a pas encore diffusés
auprès de la communauté, et héberge, à titre gracieux, un site
de musique librement diffusable. Tout ceci permet
d’établir un premier bilan, et de se poser la question, que
voulons-nous faire à partir d’ici ?
Posons la question autrement, et projetons nous dans un an
d’ici. Si Easter-eggs emploie alors trente-quatre salariés, le
projet sera-t’il un succès ? Si Easter-eggs emploie encore
dix-sept salariés, sera-t-il un échec ? Et si, sur
les dix-sept salariés actuels, la moitié part travailler
ailleurs ? Chaque salarié d’Easter-eggs doit se poser ces
questions, et bien d’autres, à chaque décision de l’entreprise.
Pour ma part, mon point de vue est le suivant :
Si Easter-eggs est déjà capable de faire vivre, aujourd’hui,
dix-sept salariés, que ces salariés sont satisfaits d’y
travailler, et participent aux décisions de l’association, c’est
déjà un succès.
Si les salariés d’Easter-eggs quittent cette entreprise, pour
aller travailler ailleurs avec la volonté de continuer de
promouvoir, dans leur future entreprise, le logiciel et
l’information libres, et les fonctionnements de type auto-gérés, à
l’image de celui d’Easter-eggs, c’est un grand succès.
Si Easter-eggs a produit plusieurs applicatifs sous licence
GPL, qu’elle les redistribue, c’est aussi un autre très grand succès.
Si Easter-eggs n’embauche plus aucun nouveau salarié, mais que
son fonctionnement est repris par plusieurs autre entités, c’est
un énorme succès.
Si Easter-eggs continue d’embaucher, si son mode de
fonctionnement est repris par d’autres entités, si elle participe
activement à différents projets de logiciels et d’informations
libres, alors Easter-eggs sera devenu le Maître du Monde.
Il va sans dire, que c’est la dernière option, « World Domination »,
que je préfère !